The Angle

Ouvert, mais obtus

L’assureur, la voiture connectée et l’ADN du conducteur

Les 29 & 30 Septembre avait lieu à Londres la conférence « Telematics Insurance Europe », 2 jours au cours desquels assureurs et acteurs de la télématique embarquée viennent échanger autour des technologies et de l’assurance automobile. L’occasion de s’interroger sur l’impact de la voiture connectée sur le secteur de l’assurance.

L’industrie est à un moment clé de sa (courte) histoire : les équilibres créés vont être bouleversés par les nouvelles technologies et les nouveaux usages nés de la révolution de la Voiture Connectée. Le Lab était présent, l’occasion de faire le point sur les challenges que les assureurs et leurs partenaires technologiques vont devoir relever pour faire face au changement de paradigme en cours dans le secteur automobile.

Aux origines de la Télématique
Un terme qui sonne désuet, faisant penser aux années 80, au Plan Calcul ou encore aux Autoroutes de l’Information. Wikipedia le confirme d’ailleurs, le terme vient d’une autre époque, avant l’iPhone, avant Google, avant le Web : « La télématique est un terme qui recouvre les applications associant les télécommunications et l’informatique, apparu en France à l’occasion de la filière technologique qui allait donner vie au Minitel. » C’est pourtant sous ce  terme que sont regroupés un vaste panel d’acteurs qui, en réalité, pratiquent depuis des années au quotidien ce qu’on pourrait qualifié de l’appellation tendance de « La Voiture Connectée ».

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Extrait d’un des premiers brevets décrivant l’assurance télématique

Cela s’explique tout simplement par le caractère pionnier du secteur : dès les années 90, des sociétés comme Metromile ou encore Progressive ont commencé à proposer des solutions d’assurance basée sur l’usage (usage based insurance, UBI). Ces offres se sont dès le début appuyées sur des technologies comme la géolocalisation et la connexion à la prise diagnostic pour fournir des données aux assureurs. Ces offres se sont taillées des parts de marché conséquentes, surtout dans les pays anglo-saxons, du fait notamment d’une culture plus encline à l’individualisation des risques (« je refuse de payer pour le mauvais comportement des autres conducteurs« ), comme l’illustre la campagne ci-dessous pour Snapshot de Progressive.

Un marché en mutation
Les acteurs de la télématique auto se sont donc positionnés comme intermédiaires permettant aux assureurs de collecter les données nécessaires pour dresser le profil des conducteurs. Or ce positionnement stratégique est aujourd’hui menacé par les nouvelles possibilités offertes par les technologies de la voiture connectée :

  • les constructeurs dotent leurs véhicules de connectivité out of the box : si les véhicules sont directement connectés à Internet, les assureurs pourront aller directement récupérer les données qui les intéressent sans passer par un matériel dédié (mouchard auto, boitier OBD). Cette menace est néanmoins encore relativement lointaine, tant les constructeurs éprouvent des difficultés à se mettre d’accord sur une normalisation de la data automobile.
  • les conducteurs sont en majorité équipés de smartphones, qui sont eux-mêmes bardés de capteurs. Les smartphones permettent donc de collecter une énorme quantité de données, qui pourrait être utilisée pour dresser un profil des conducteurs. Carrot, un pure player digital de l’assurance au UK, présentait à l’occasion de la conférence Telematics Insurance Europe son offre Better Driver, qui récompense les conducteurs prudents par des bons de réduction sur divers produits de consommation. Cette offre a pour originalité de se passer totalement de boitier OBD et de n’utiliser donc que le seul smartphone pour jauger de la prudence des conducteurs.
  • Comme le soulignait très justement Kenny Leitch de l’assureur RSA, géant Britannique de l’assurance, « Google pourrait dès aujourd’hui lancer un produit d’assurance basé sur le profil des conducteurs ». On le sait, Google s’intéresse de près à la Voiture Connectée, et les assureurs savent que la menace est réelle : le géant de Moutain View a déjà fait quelques incursions dans le domaine de l’assurance (ici et ).

C’est donc une position stratégique délicate qu’occupent les acteurs du secteur, qui, lors des diverses sessions de la conférence, semblaient osciller entre 2 voies (complémentaires) pour se sortir de cette impasse :

  • Se focaliser sur la data qu’un smartphone a encore du mal à capter (problème mécanique, ceinture de sécurité, déblocage des portes, …). C’est le discours que tenaient des acteurs comme Danlaw ou Munic.io. Ceux-ci s’accordaient néanmoins pour dire que sans le développement de services additionnels à destination des conducteurs, les offres UBI auraient du mal à sortir de leur niche.
  • Se positionner comme agrégateur de données agnostique vis a vis de la source de celles-ci (hardware maison, smartphone, constructeurs), via le cloud. Le problème ici est que ces acteurs n’ont pas une culture des services cloud aussi développée qu’un Google et que le saut risque d’être difficile à effectuer.

Les nouvelles technologies de la voiture connectée ont donc un fort potentiel disruptif vis a vis de ces acteurs. Leurs partenaires assureurs vont également devoir s’interroger non seulement sur les produits qu’ils conçoivent mais également sur le cœur même de leur métier.

Les assureurs profondément impactés
Le profil des conducteurs est un enjeu majeur pour les assureurs : il va leur permettre d’améliorer la manière de calculer les risques et donc le prix de leurs produits. Emmanuel Pierron détaillait ainsi lors d’une présentation passionnante ce que peut concrètement apporter la data collectée via télématique dans le métier d’actuaire, le cœur du savoir faire d’un assureur : « On estime que la précision du calcul de la probabilité d’un accident responsable peut être augmentée de 40% à 50% ». Ces bénéfices ne sont que les premiers d’une vague d’améliorations dont M. Pierron citait des exemples d’applications tangibles : l’usage des technologies pourrait par exemple permettre à un assuré d’éviter d’avoir à attendre des années avant d’être récompensé pour son comportement vertueux par un tarif avantageux (le fameux bonus/malus), ou encore à ce même assuré de ne pas être pénalisé par un incident car le système pourrait déterminer que la probabilité que cela se reproduise demeure minime.

Voila comment je conduis depuis 20 ans, quel contrat me proposez-vous ?

L’ADN du conducteur
A terme, l’enjeu est la constitution d’un véritable ADN du conducteur. Chaque conducteur pourra disposer de l’ensemble de son historique de conduite, reproduisant fidèlement son comportement, sans limitation de durée. C’est cet historique qui lui servira à aller interroger un assureur (ou un comparateur) pour obtenir un tarif qui ne sera plus basé sur des catégories statistiques mais sur son comportement réel. Les assureurs ont pour eux leur grande expérience du calcul et de la pondération des risques, mais pourraient bien pâtir de la concurrence entre eux : AXA acceptera-t-il qu’un conducteur récupère ses données pour aller demander un meilleur tarif à son concurrent ?  L’enjeu pour les acteurs du secteur va donc consister à créer des services apportant suffisamment de valeur aux conducteurs pour gagner leur confiance et les convaincre de leur confier ces données extrêmement personnelles et sensibles. Car si les premiers clients des offres UBI étaient attirés par le prix, tous les acteurs s’accordaient à dire que le seul moyen de développer ce marché était de proposer des services additionnels. L’acteur qui réussira à se positionner en temps que plateforme sera dans une position idéale puisqu’il pourra dicter sa loi sur la distribution des services.

 Cet article a été publié le 8 Octobre 2015 sur Le Lab SQLI.
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A PROPOS

Nous sommes un collectif de consultants confrontés chaque jour au thème de l'impact de la technologie dans l'entreprise.

Ce blog recense nos réflexions en essayant d'éviter autant que possible les buzzwords, les lieux communs et les fausses bonnes idées.

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